À l’aube d’un temps où la science-fiction verra possiblement se réaliser ses plus étranges fantasmagories, où les humains partageront leur planète avec des androïdes, où chacun disposera d’un “serviteur artificiel”, d’un “confident de synthèse” capable de déchiffrer ses émotions, d’accéder à son langage implicite et de faire preuve ainsi de cet “esprit” indispensable à la bonne compagnie, ne serait-il pas pertinent de s’interroger sur ce qui différencie vraiment l’homme de la machine ? Serait-ce la possession d’une scène intérieure que l’on peut qualifier de transitionnelle pour souligner son caractère d’aire d’essayage, meublée d’un vestiaire convenablement fourni et d’un miroir suffisamment fidèle ? On connaît la fascination qu’exerce sur nos enfants les facéties des miroirs déformants. C’est une fascination du même ordre qui parfois nous engourdit sous le poids de nos prothèses conformantes. Il faudrait savoir qui possède qui !...

En tant que sensation d’être unique, l’instance du Moi répond naturellement à l’instinct de conservation. Cela se déploie, à partir d’une indistinction fusionnelle, par effet de miroir dès les premières relations avec la mère, puis l’entourage. Cela apprend à s’observer à mesure qu’on l’élève, et les premiers regards sur lui-même décideront des grandes lignes de sa vision du monde. Par la suite, le Moi accroit petit à petit ses propriétés, s’identifiant d’abord à son schéma corporel, puis à toutes ses extensions, construisant son identité au gré ou à force d’habillages et d’imitations. Ainsi le “bébé à sa maman”, étincelle de sensation, s’accomplit-il en flamme, puis en foyer. À moins qu’une atmosphère asphyxiante ne l’étouffe, ou qu’au contraire un appel d’air ne provoque un incendie

On oppose souvent l’homme à l’animal, reconnaissant chez le premier une rationalité dont le second serait dépourvu. Mais si l’on garde à l’esprit le point de vue de la continuité, il faut admettre qu’il ne s’agit que d’une question de degré de complexité touchant principalement l’appareil cognitif humain. Une amplification des boucles réflexives, des processus inférentiels, de la faculté de déduction et de résolution, peut donner une impression trompeuse d’autonomie. En particulier lorsqu’une impressionnante capacité d’effort de volonté, libre et donc consciente, se manifeste comme propriété intrinsèque et inaliénable de l’individu civilisé. Ce dernier ne se prive pas de s’en targuer pour se distinguer des peuples primitifs. On peut se demander d’où lui vient ce besoin de se démarquer, d’instaurer une rupture entre nature et culture, comment s’est développer en lui ce sentiment narcissique d’unicité auquel il donne le titre moralement valorisé de conscience.

La rationalité avec laquelle l’homme prétend naturellement affronter le monde est une méthode autocréatrice et auto-correctrice de bien faire les choses. Pour faire les choses au mieux, il est préconisé d’optimiser, de rationaliser ; s’y rattache la notion de mesure, si propre à l’humain.

C’est une méthode aux objectifs relativement conscients, mais touchant à une réalité plutôt pratique et terre à terre. Elle ne dit rien sur le bien-fondé de ses évidences communes, de sa quête transcendantale, du sens de la vie qui la commande au gré des routines quotidiennes... Elle plonge les racines de sa légitimité dans sa face cachée, inconsciente et paradoxalement inversée : dans l’irrationnel.

Grosso modo, notre rationalité est un ensemble de schémas de pensée, d’habitudes et d’automatismes efficaces capables de perfectionnement, mais voués à être dépassés, comme tous les mythes et les rites, dont la religiosité n’est pas nécessairement perçue. Car, nous n’en connaissons pas la motivation fondamentale, sauf sous forme de sentiment et d’émotion intraduisibles, parfois même indéfendables, au point qu’elle se présente comme le visage d’un autre en nous. Une impression si dissonante ne peut s’éterniser dans notre esprit ; elle trouvera son issue la plupart du temps dans la projection.

C’est ainsi, en particulier, que les conflits intérieurs peuvent être évacués. Tout ce qui contrevient aux projets, aux plans, à l’ordre dit “établi”, n’est alors plus perçu comme interne et subit un processus d’expulsion. Dans une société moderne et urbanisée, où la promiscuité ne facilite pas la recherche commune du bien-être, cela contribue à alimenter une espèce de nervosité latente, explosant en indignation morale intermittente contre tout ce qui représente l’anormalité. On entendra s’élever des discours populistes jusque dans les bistrots de quartier, opposant la population normale à tout ce qui nuit à ses légitimes ambitions, une racaille ou une autre.

L’énergie que le sens commun puise dans les couches animales de l’humain saute aux yeux, pourvu qu’on prenne un point de vue distant. Mais il faudrait disposer d’une froideur divine pour échapper à toute implication. Aussi l’inconscient où trouve son origine notre propre traitement du réel, selon les critères du plaisir et de la douleur, est-il l’inévitable compagnon du voyageur, son ombre.

Une question de survie conduit à adopter spontanément la mauvaise foi. La difficulté à se l’avouer fait d’elle une arme à double tranchant. La mauvaise foi peut même se quantifier : en médecine elle correspond à l’effet placebo, c’est-à-dire à environ 30% des bienfaits d’un médicament, ou de la nocivité d’un poison. C’est aussi grâce à elle que la compassion peut étendre sa portée psychosomatique. Car c’est elle le berceau de la vie…Quoi qu’on en dise.

S’il n’y avait pas quelque mécanisme illusionniste qui repousse dans l’inconscient les indigestes louvoiements du réel, l’individu céderait à l’impression de décalage. Ce genre de lucidité n’a rien de très fécond. C’est une clairvoyance bien trop radicale, pratiquement schizophrénique. Elle n’est pas rentable pour le dessein aveugle d’un cosmos bricoleur, dont les tâtonnements stochastiques disent bien l’indétermination. Le réel est une couleuvre qui ne s’avale pas d’une traite.