Tout organisme fonctionne en différenciant et en comparant l’intérieur et l’extérieur, la nécessité et la contingence, le programme et les alea. Le cerveau humain s’est fait une spécialité de cet exercice. Il n’hésite pas à manipuler des symboles de plus en plus élaborés et décollés de leur racine viscérale, jusqu’à jongler avec des concepts plus proches des digits informatiques que des impressions animales. Cependant, sans le fond analogique des sensations, l’organisme perd le fil de sa destinée et ne reconnaît plus dans ce qu’il fait que ce qui lui arrive. Au fond, quel besoin y a-t-il de conquérir la conscience, lorsqu’elle s’éloigne si étourdiment du plancher des vaches ?

De représentations du monde en représentations de représentations toujours plus désincarnées, la multitude des expériences virtuelles et autres hypothèses à dormir debout, exige à un certain point, pour ne pas sombrer dans la confusion et malgré le soutien du fond cénesthésique (interoception, proprioception), un travail de tri, d’ordonnancement. Ce rôle de gardien de la cohérence interne et de l’harmonie relationnelle entre l’organisme humain et son milieu spécifique est dévolu à une instance elle-même virtuelle, de nature purement (ou peu s’en faut) représentative, mais néanmoins dépositaire de la responsabilité et des engagements de l’individu vis-à-vis de ses semblables, l’inénarrable et fantasque Moi.

En nous un “grand timonier” prétend assurer la politique à long terme, indiquer la marche à suivre, les buts à atteindre, fixer les stratégies, choisir les artifices et les ficelles. Il se targue d’entretenir des intentions louables et légitimes. Au cours de son existence, de nombreux rites sont venus confirmer son statut éminent depuis qu’on lui a donné un nom en désignant son image dans le miroir du monde. De rites de passage en consécrations, l’individu s’intègre ainsi dans sa société et proclame son unicité paradoxale, son Moi.

En contrepartie, il se doit de soigner sa personne, ses extensions secondaires, toutes ses propriétés, avec l’adresse et le machiavélisme d’un autocrate plus ou moins sévère avec lui-même. Les espoirs placés en lui dans son enfance, les projets dont il s’est fait porteur, germent, fleurissent et mûrissent dans son jardin intérieur. Il en propose les fruits comme un maraîcher fier de sa production. C’est ainsi que l’Ego affermit son assise et qu’il peut dire qu’il « se porte bien ». Il s’affirme avec des « moi, je… » ou des « moi, ça… », selon qu’il signale ses actions ou ses états.

Des locutions de tous les jours, employant le verbe “se sentir”, témoignent assez de l’importance accordée au souci de soi. On s’adresse souvent à des familiers en interrogeant leur auto-perception au sujet de “ça” (« comment ça va ? »). Des expressions comme « regarde-toi ! » ou « tu t’es regardé ? » viennent ponctuer l’indignation face à l’ingérence d’autrui dans nos affaires. C’est dire combien la vie en société repose sur le narcissisme de chacun, sur sa capacité à se posséder. Par ailleurs, les frontières de nos possessions sont floues et changeantes. Il est recommandé de ne pas se laisser marcher sur les pieds, mais en n’oubliant pas de faire preuve de tolérance. Cette souplesse dans la rigueur se gagne avec le temps et peut aussi bien se perdre.

Car l’Ego est une construction vulnérable. Une contradiction interne le menace à tout instant de la plus angoissante confusion. Seule une confiance imperturbable en lui agira comme antidote contre la régression à l’infini où se noie l’introuvable origine de son reflet. Qui observe qui dans l’auto-analyse ? Est-on en droit de se demander. Et d’ailleurs, qui questionne qui dans la méditation solitaire ? Un dialogue intérieur s’instaure de lui-même et répercute nos hésitations et nos calculs de priorités. Mais dès qu’une décision est arrêtée, inévitablement est postulée une entité responsable. Quitte à se laisser manipuler, on mord à l’hameçon du libre arbitre. En cas litigieux, on proteste de l’insu de son plein gré. Au pire, on assume sa soumission à quelqu’ordre supérieur au nom d’une morale monolithique.

Comme les autres formes de foi, la confiance en soi exploite l’absurde pour exercer ses exorcismes et consacrer ses mystères. Sans elle, l’Ego succombe à la dépersonnalisation où il ne se reconnaît plus lui-même. Soit qu’il ait perdu le fil de ses intentions, soit qu’il ait été acculé à en usurper d’une pointure inappropriée. À ce stade, l’aliénation peut sauter aux yeux, la personnalité perd de sa consistance ou encore se scinde, se fracture parfois irrémédiablement.

La difficulté à se percevoir conduit justement à cette perte du sens de nos actions. L’illusion efficace d’un Moi métaphysique et supérieur, détenteur d’idéaux, valide notre comportement. Or, on peut le constater à l’occasion, la perception que l’on a de soi varie selon l’humeur. Ces fluctuations, bien que généralement imperceptibles, sont le lot de tout un chacun. Elles participent des processus de compensation qui équipent notre organisme à partir des niveaux physiologiques les plus fondamentaux. On comprend que des fragilités à ces niveaux aient une résonance notable sur les étages supérieurs, et en particulier sur les états mentaux plus raffinés qui caractérisent la civilisation. On conçoit qu’une dépréciation, une définition négative précoce inclinera à se conforter dans de malheureuses prédictions créatrices. Combien d’existences la spirale du fatalisme n’a-t-elle pas englouti ?

Un amour-propre salutaire sanctionne la biographie de l’increvable rescapé des alea de la vie, la “succes story” du candidat à l’ordre du mérite. Une conviviale autosuffisance, une autosatisfaction tempérée par une affable modestie rehausse intelligemment une existence qui brille du plus minime éclat. A tel point qu’une simple victime peut à tout moment se transformer en porte-drapeau, un fonctionnaire anonyme en petit bourreau, le citoyen le plus effacé en impitoyable exécutant de la vindicte populaire.

Ainsi, au sein de sa société l’individu peut-il expérimenter des sentiments que la solitude rend abscons, tels que la fierté, l’honneur ou la dignité. Voilà encore d’agréables motifs de passer sous silence notre inavouable co-dépendance, de repousser dans un coin l’ombre de la vergogne et de la culpabilité. À quoi bon la clairvoyance, s’il nous faut renoncer aux joies de la confraternité ?