Ce n’est pas parce qu’il est difficile de croire en des histoires à dormir debout, que le besoin de croire peut être évacué de la nature humaine. La foi peut être entendue en effet comme un phénomène biologique qui assoit la capacité de donner du crédit à une croyance, de la protéger de l’accusation d’irrationalité, et même de l’habiller de l’aura du sens commun, de la transformer en évidence. Sur cette aisance à sauter dans l’irrationnel pour en jouer comme d’une réalité se fondent bien sûr les religions, mais plus largement la vie même en société, si spécifiquement indispensable à l’humain.

Si elle est réputée pour aider les hommes à se souder autour de symboles et d’institutions culturelles, si elle est au cœur de la créativité et de l’originalité vivifiante qui transporte les peuples, la foi peut susciter et entretenir leurs divergences jusqu’à des conflits à résonnance cathartique. Rien de tel pour ranimer la joie de vivre que de trouver une bonne “raison” de s’enflammer pour un idéal, et corrélativement contre tous ses ennemis. Ainsi, les individus en proie au marasme d’une existence décevante parviennent à s’épargner les névroses inévitables lorsqu’il s’agit de multiplier les compromis entre familiers : le plus simple est de projeter les fantasmes sur quelque mécréant facilement identifiable pour son infidélité au bon sens. S’il s’agit d’une population, on assistera à des guerres de religion. Tandis que si seul l’individu est impliqué, on stigmatisera plus tranquillement la démence. Mais, dans ce cas le fou est plutôt condamné à l’isolement pour son flagrant manque de volonté. Il est tout de même admirable qu’un seul et même principe soit à la source de tant d’oppositions et d’intolérance.

C’est que la foi, participant pleinement de la nature animale, ne s’offusque pas devant la contradiction. Celle-ci n’apparaît qu’à nos regards conceptualisateurs, séparant les éléments d’un processus unique au point de ne plus percevoir sa continuité. Pendant un temps, celui de la description, une pensée en quelque sorte polarisante réduit la réalité sous le joug de la logique du tiers exclu ; jusqu’à ce que la complexité de la vie reprenne le dessus et exige une nouvelle vision du monde. L’avantage des explications réside dans ce qu’elles sont révisables. Cependant, nul ne peut s’en passer pour appréhender le monde.

La foi se montre sous son jour le plus efficace lorsqu’elle insuffle sa force dans les rites de passage, les phénomènes culturels, qui gèrent entre l’individu et la société les transitions de phases, les changements de statut. Tout particulièrement lorsque la rationalité émotive rencontre une intuition créatrice, tandis qu’au contact de l’environnement les illuminations, coups de foudre et autres “affinités électives” se cristallisent en automatismes majorants, en innovations idiosyncrasiques. Avant que les institutions ne s’empoussièrent, que les habitudes ne deviennent compulsives ou ne lassent, que le sens de la vie ne périclite en conscience conventionnelle.

Parfois, un profond examen psychologique met au jour les vestiges d’anciens stades du développement, habités de vieux rêves et démons qui peuvent se réveiller d’eux-mêmes dans certaines circonstances où s’impose une régression, et ressusciter soit l’exaltation soit l’angoisse, mais ne laissent jamais indifférent. Car, ils indiquent la source pulsionnelle et collective de nos élans les plus intimes.

C’est un sentiment très pénible à formaliser en mots, que celui selon lequel nul n’est vraiment maître de sa foi, que l’individu n’a pas d’alternative à croire, qu’un instinct de survie le contraint à la relation et à la religiosité, suivant toutefois une lente maturation depuis la prétention à l’omnipotence magique jusqu’au postulat d’une causalité mentale. On ne saurait le forcer à choisir une culture, il y est invité dès sa naissance par l’action de cette “folie maternelle” qui crée l’être en plus de l’existence, par l’entretien d’une confiance foncière conquérante et affamée… de réalité. Comme un rosier qui cherche sa propre rose.