L’homéostasie est cet équilibre recherché par tous les êtres vivants pour alléger leurs souffrances, mais qui ne satisfait jamais aucun d’eux lorsqu’ils l’ont atteint. C’est un aspect qui la range parmi les leurres de l’existence, les attrape-nigauds de l’évolution. On comprend sans peine que l’immobilisation, la fixation, le blocage, la conservation de la forme en l’état, s’oppose au mouvement et au changement qui sont la manifestation du temps qui passe. Mais comment expliquer que ces moments de création doivent leur vigueur particulière à la tension accumulée pendant cette phase de surfusion où l’obsolète, le désuet, le démodé fait de la résistance ?

Ce processus d’équilibration traverse les phénomènes naturels depuis les niveaux les plus élémentaires de la matière, jusqu’à ceux hautement complexes des organismes vivants. La physique nous présente un univers agité par des épisodes catastrophiques et dans le même temps investi d’éternité. La biochimie nous expose les cycles par lesquels passent les éléments pour conduire aux conditions propres à l’apparition de la vie. La biodiversité s’explique par la fertile opposition entre expansion et refroidissement, désir aveugle et réalité sélective.

Cette incessante quête d’un équilibre sans arrêt malmené trouve sa plus éclatante expression sur notre planète (et sans doute sur d’autres au curriculum similaire). En effet, dans le cosmos accessible à notre connaissance, les divergences entre états sont bien trop brutales pour donner naissance à la complexité. Il est ahurissant de constater que l’univers a dû se livrer à un inimaginable gaspillage d’énergie, d’espace et de matière pour qu’émerge ce minuscule berceau errant et tournoyant de l’humanité qu’est la Terre. Sur cette dernière la nature a appris le compromis, la transaction, le brassage, le croisement, la combinaison, l’assemblage. Elle a appris ces deux moments complémentaires de l’autorégulation : le jeu assimilateur et l’adaptation au contexte. Pour ce faire elle a multiplié les ensembles, des unicellulaires aux espèces elles-mêmes en interaction au sein d’écosystèmes divers.

Civilisations et groupes culturels reproduisent le même schéma à la mesure des hommes. Aucune des espèces qui les côtoient dans leur aventure cosmique ne parvient à les égaler dans l’art de la négociation, de la stratégie et de la ruse. Cette propension innée a contribué au développement d’un espace psychique incomparable chez l’homo sapiens. Les individus de cette espèce sont capables de jongler avec les contradictions non plus seulement entre eux, mais également en eux-mêmes. L’homme passe son temps à concilier des élans, des désirs et des humeurs parfois incompatibles. Pour mieux régner sur eux, il a appris à les diviser, à faire d’un ensemble naturellement restreint d’émotions, un univers intérieur baroque et romanesque. Là où l’animal ordinaire suit docilement son instinct, optant, selon des circonstances rarement équivoques, entre agression, fuite ou pariade, l’animal humain tergiverse, innove, propose de subtiles variantes aux préliminaires, se rebiffe aux contraintes de la tradition et préfère souvent suivre docilement la mode de son époque. Il appelle cela “émancipation”. Il s’agit là bien évidemment de l’éternel décalage qui inaugure l’affirmation d’une nouvelle quête d’équilibre.

Dans l’incapacité de concevoir l’univers comme partie d’un ensemble supérieur, il est naturel de l’appréhender comme un système fermé, où les phénomènes sont exclusivement les résultats d’une action de proche en proche, selon une causalité linéaire semblable à une partie de billard. C’est le point de vue élémentaire du domino, de tout ce qui est impliqué dans les événements qui se bousculent, de l’acteur qui prend part à l’histoire, et qui par conséquent s’engage dans un état agentique. C’est la conception simpliste qui autorise à jouer un rôle, affirmer son existence, participer au fonctionnement d’une entreprise transcendante, servir à l’accomplissement d’une œuvre sacrée. Il va de soi que dans ces conditions des guides, des responsables, des boucs émissaires, des victimes et des bourreaux paraissent indispensables.

Il suffit d’adopter un recadrage en se mettant en amont, à distance des phénomènes considérés comme éléments d’un système ouvert, pour devenir sensible à l’aspect circulaire de la causalité, à l’interdépendance générale et à la complexité. Mais cela implique une sorte de démission humainement insoutenable à la longue. Qui voudrait vivre en dehors de son temps ? Comment se percevoir en parfait étranger, n’accepter du monde aucune familiarité, se comporter comme si l’on n’appartenait à rien ni à personne et réciproquement ? Est-ce bien raisonnable de bannir les échanges et céder à la phobie des rencontres sous prétexte qu’elles présentent au prime abord un côté indiscutablement catastrophique ?

La clairvoyance existentielle, qui relativise tout, est une aimable vue de l’esprit, qui verserait dans un autisme sans espoir, si elle n’était irrépressiblement et providentiellement (c’est-à-dire comme grâce à un hasard significatif) contrebalancée par une spontanéité toute naturelle à développer des évidences, à suivre des normes, bref, à observer plus ou moins scrupuleusement une autorégulation bio-psycho-sociologique. Elle participe, elle aussi, d’un mouvement alternatif de rétroaction auto-fécondante, un travail qu’on pourrait croire d’universelle équilibration.