Pour identifier les croyances partagées par le plus grand nombre, toutes origines confondues, on testera d’abord celles dont la réfutation soulèverait la plus unanime résistance. Dans ce registre, peu de croyances semblent aussi fidèlement accompagner l’humanité depuis ses premières peintures rupestres, depuis les premières représentations magico-religieuses jusqu’aux théories scientifiques, que l’idée de causalité. Elle est irrésistiblement associée à la naissance de la pensée. Mais elle a tout d’une croyance mêlant l’utilité des concepts et la dangerosité des affects qui les animent jusqu’à la fascination.

À l’instar de toutes les croyances dont elle semble être comme la matrice, celle en la relation de cause à effet — alors que nous ne sommes jamais en présence que de faisceaux de présomptions dont la plus criante est plébiscitée pour raison de facilité de rangement — n’est dommageable que lorsqu’elle vire à la superstition et à l’idée fixe. On comprend l’importance de pouvoir les remettre en question, et c’est ce que permet la foi adulte (scientifique ou religieuse) pourvu qu’elle ne s’habille pas de certitudes, transformant l’honorable conviction en crédulité infantile.

L’humanité éviterait bien des conflits autodestructeurs si les croyances ne lui en offraient de multiples prétextes. Dans l’idéal elles devraient toutes être affaire personnelle, ne regarder que l’individu et son jardin intérieur. Mais sans le besoin d’imitation et d’affirmation qui réunit les hommes sous des bannières et des clochers, sans cette ambivalente émulation, rien de culturel ne pourrait se transmettre, ni entre les générations, ni entre les peuples.

L’individu se particularise en commençant par revendiquer ses premières appartenances, puis la tendance s’inverse insensiblement avec la maturité, et il finit par s’en détacher de plus en plus à force de les multiplier. Les sages, on le sait, ne s’abaissent pas à de vains (pour eux désormais en tout cas) affrontements. Ils s’en tiennent aux fécondations réciproques censées les conduire à l’état de sérénité absolue. Toutefois, pour le bien de l’évolution, on comprendra qu’un tel état ne sera jamais vraiment souhaitable ; il suffira juste qu’il soit souhaité.

Nos connaissances les plus élémentaires et par conséquent aussi les plus sophistiquées sont fondées sur la capacité de croire dont les enfants humains sont éminemment dotés. Ce don singulièrement répandu de donner sa confiance sans condition, lorsque, pour cause biologique le plus souvent, il fait défaut donne lieu à l’autisme infantile. Mais, la relation de confiance peut également être rompue à d’autres occasions, favorisant l’apparition de troubles psychiques révélateurs d’un échec de l’intégration. C’est le risque de toute initiation qui évente les certitudes primaires pour en substituer de plus élaborées en évitant que soit atteinte la confiance foncière du sujet.

La transmutation des mythes de leur sens littéral en un sens figuré marque tous les rites de passage, et bien sûr en particulier celui qui consacre l’accès à l’âge adulte. Ne dit-on pas « croire au Père Noël » pour signaler la survivance d’une naïveté inopportune ? Ce n’est pas le moindre des paradoxes que la participation au jeu social soit basé sur l’adhésion du citoyen à d’incontestables distorsions de la réalité, que la société doit manier avec précaution pour ne pas briser le charme, ce fameux “enchantement du monde”.

La lucidité du philosophe voudrait qu’à tout propos on commence par suspendre son jugement ; mais la raison sceptique doit néanmoins admettre qu’un tel exercice d’apnée intellectuelle n’est pas tenable éternellement, qu’il est inévitable à un moment donné de faire fond sur des postulats invérifiables, quitte à les remettre en question à l’occasion d’une méditation ultérieure, et qu’enfin le monde des terriens tolère mal si peu d’égard pour ses évidences naturelles. Qu’il soit permis de les interroger ne laisse pas de surprendre. Ce sont ces questions qui indisposent et font sourire l’entourage, lorsqu’elles sortent de la bouche des enfants. Ce sont ces impertinences qui caractérisent autant l’humour absurde et fataliste que l’ironie de la révolte. Mais aussi ces délires qui hantent la conscience torturée des fous. Il peut même arriver à tout un chacun d’expérimenter un jour cet état alarmant où, au décours d’une introspection trop intense, le moteur mental ne parvenant plus à embrayer sur quelque vérité fondamentale s’emballe soudain comme tournant à vide dans une vertigineuse “fuite des idées”. Il faut alors savoir faire des concessions à la nature humaine, lui rendre ses droits et se satisfaire de sa perfectible imperfection.

Reconnaître le caractère vital des croyances ne signifie toutefois pas se complaire dans la crédulité. De même, prétendre qu’elles ne sont que des constructions mentales n’enlève rien au poids concret que leur confère la société. La déception qui nous frappe lorsque leur vanité nous est révélée sera compensée par une autonomie nouvelle qui appelle notre cher Moi vexé à une plus prestigieuse responsabilité : celle qui consiste à gérer nos fallacieuses mais si irrésistibles illusions.