Il est parfois des difficultés moins admissibles que d’autres. Certaines concernent des réalités bien concrètes et de ce fait paraissent immédiatement surmontables aux yeux du commun des mortels, dont l’inébranlable assurance et l’insouciante joie de vivre, n’ont subi aucune altération conséquente. Il en va autrement de ces barrières psychologiques singulièrement contrariantes en vertu justement de leur manque de matérialité. Qu’est-ce qui nous empêche de laisser libre cours à nos si pressantes impulsions, ou au contraire comment contraindre notre bon gré, et mobiliser notre enthousiasme pour des motifs qui nous dépassent ? Ces freins à la nature semblent le fait de la nature elle-même. Ils semblent naître dans notre esprit et partant arborent une intériorité affligeante. Or, ils ne sont qu’une répercutions de cette circularité parfois vicieuse, lorsqu’elle tourne en rond, mais fabuleusement vertueuse, lorsqu’elle peut se déployer hors de l’urgence.

Ces conflits que l’on dit intérieurs n’ont d’intérieur que l’aspect qui les place aux frontières abyssales de la logique. Ils ne sont que l’expression du décalage entre le monde des pensées et des représentations, et celui de nos sensations profondes, qui plongent leur légitimité au cœur génétique de notre être. C’est notre présence comme sujet d’avenir et en tant qu’objet du passé qui crée ce perpétuel flottement qui donne la nausée aux âmes sensibles et les inquiète aux heures sombres où les nuées s’amoncellent à l’horizon.

Le bon sens aimerait tout trouver logique, tandis que les logiciens eux-mêmes désespèrent de colmater les multiples brèches que rencontrent leurs raisonnements. À peine prennent-ils la parole que ceux-ci laissent transparaître leurs limites. Un argument en vaut un autre qui semble contraire ; un point de vue original présente les choses sous un jour qui renverse la conviction la plus ferme ; ce qui était admis de tous est soudain remis en question sans que cela ne trouble personne, alors qu’il s’agissait jusqu’ici de la présupposition indispensable à nos conversations.

Cependant que certaines révolutions marquent l’Histoire, une effervescence silencieuse remanie insensiblement mais sûrement la vision du monde ordinaire, au point qu’un jour ou l’autre elle s’avère en contradiction avec sa forme première. Les générations qui se suivent passent par les mêmes phases de pénible affirmation de leur regard d’abord tout neuf et impertinent, par la suite gracieusement établi, et pour finir convenablement obsolète. L’individu lui-même au long de son existence semble connaître les même altérations de son for intérieur, qui le conduisent à renier ses anciens idéaux, à abandonner ses grandes ambitions, à aspirer avant tout à l’ordre et à la sécurité, et enfin, littéralement à ne plus rien aspirer du tout.

Les conflits apparaissent dès lors que l’on met des générations, des cultures différentes en présence. Ils deviennent intérieurs et prennent la forme de dilemmes dans la mesure où on les inscrit au sein d’une constitution qui les chapeaute. Toute guerre entre nations prend des airs de guerre civile sous le méta-point de vue supranational.

Il en est de même pour l’individu qui, convaincu de son inviolable unicité et imbu de son indéfectible cohérence, supporte mal les errements de sa faculté de jugement qui porte le zèle jusqu’à peser le pour et le contre des moindres cas de conscience. C’est ainsi que sur une scène intérieur s’affrontent des arguments antagonistes que parfois tout sépare, comme le noir et le blanc, ou qui participent à une foire d’empoigne très colorée digne d’un célèbre village gaulois. La logique, mandatée pour rendre la justice dans ces affaires litigieuses, balance entre principe de contradiction et tautologie. Elle semble empruntée face à la diversité du monde et de ses points de vue. Elle est parfois dépassée par des schémas de pensée hérités d’un autre âge, qui convenaient grossièrement. Et c’est de mauvaise grâce qu’elle leur cède l’initiative, ce qui explique tant de comportements ambivalents. Comment penser la justice sans le sentiment d’injustice ? Mais dans le même temps, comment admettre qu’elle dépende des dispositions innées de notre système gastrique ?

Les changements d’humeur ne sont pas étrangers non plus aux résultats alternatifs de nos prises de décision. Quelqu’un se défilera si on le dérange au petit déjeuner, le même nous entourera de toute sa sollicitude lors d’un rendez-vous à dîner. Cette prévisibilité trop humaine qui échappe justement à la logique formelle, fait tout le charme des échanges en société. Elle donne à la science économique le parfum que n’a pas l’argent. Elle fonde aussi un fameux dilemme auquel elle répond par un paradoxe : le prisonnier, à qui est promise une remise de peine, va-t-il donner son complice s’il sait ce que ce dernier décidera de son côté ? Transposé dans la réalité des rencontres quotidiennes cela interroge les limites de l’engagement et de la collaboration : jusqu’à quel point faire confiance sans saboter le principe même de la négociation ?

Manifestement, rien ne resserre mieux les liens d’amitié qu’une respectueuse réserve réciproque et un chaleureux égard pour la diversité. Rien ne nous réconcilie mieux avec nous-même que le jeu chatoyant de nos nombreuses facettes et le sentiment grisant qui se dégage d’une position ouverte à tous les caprices du destin. Il semblerait que la versatilité de la nature humaine nous préserve de l’infernale paranoïa où tout rapport est nul et non avenu, puisque tout semble dit d’avance. Les conflits intérieurs seraient les garants d’une saine loterie morale, interdite à l’intelligence artificielle.