Tandis que l’individu normal vaque à ses occupations entre labeur et divertissements, le schizophrène s’empêtre dans le marécage de ses absurdes et néanmoins questionnements. Confondu et dérouté par l’ordre à lui indéchiffrable des présupposés ordinaires, il se retranche et ose à peine envisager quelques timides apparitions sur la scène du monde en jetant, de plus en plus sporadiquement, un coup d’œil furtif par le hublot de son “nautilus intérieur”. Sans doute une crise inaugural aura signalé sa déficience lors de quelque “bouffée délirante oniroïde”, avant la retraite anticipée et définitive. La vie lui en a trop demandé d’un coup et la fissure s’est faite déchirure incolmatable. Il veut maintenant qu’on le laisse en paix.

Tandis que l’homme de la rue courre de routines en routines, arpentant les nombreux trottoirs que lui propose la vie, enfilant boulot, métro, dodo, comme autant de berges, de monts et de vaux, l’autiste, lui, ne sait comment quitter son île déserte. Même à lui dépêcher une flotte entière, rien ne l’en arrachera. Le fil ténu qui le relie aux autres ne le conduit qu’à une impasse ; il n’aperçoit pas ce qu’on s’acharne à lui indiquer ; il ne comprend pas où l’on veut en venir. Les règles du jeu n’ont jamais été à sa portée. Réfractaire à tout “eurêka”, il ne forme d’autre intuition que celle d’une étrangeté, d’une incompatibilité fondamentale. On se souvient d’ailleurs que cet aspect a pu le confondre, sous un régime totalitaire1, avec ses dissidents.

Tandis que l’honnête homme va son bonhomme de chemin, le psychotique demeure tétanisé, comme au bord d’un précipice ; le moindre pas prend l’envergure d’un saut dans le vide. Il n’a pas été familiarisé avec la cadence de l’univers. Il lui manque certainement une dimension de largeur, un point de vue supérieur, une distance relative, sans quoi on ne rit que par désespoir et incrédulité. Il semble avoir perdu, c’est peut-être le seul sentiment qu’il partage avec son entourage, l’évidence naturelle, l’élan vital, le “contact vital avec la réalité”.

On se demande quel démon l’a si mal embouché, quelle éducation malveillante a pu conduire à une telle hostilité pour le sens commun, un tel à-quoi-bonnisme, un tel abandon défaitiste aux tourbillons de l’existence. Comment peut-on se perdre à ce point ?

À la première impression de mauvaise volonté ou d’impertinence obstinée, on peut opposer la précarité de la souplesse d’esprit. Nous n’avons pas tous l’étoffe de l’osier, le même mélange de rigueur et de laisser-aller. Le jeu des humeurs nous appartient-il vraiment ? L’équilibre porte avec lui sa fragilité. Il n’est pas imposé, mais se conquiert à chaque instant. L’enthousiasme exubérant et le noir découragement menacent tous les “surfeurs” du quotidien.

On pourrait penser que les choses seraient tellement plus simples si elles étaient également claires et nettes, ne souffrant donc aucun doute, rassurant ainsi nos hésitations obsessionnelles, nos si désagréables indécisions. C’est oublier que le schizophrène s’enferme justement dans un tel monde où le vrai et le faux ne se mêlent pas, où la lumière et les ténèbres sont d’irréductibles ennemis, où le seul comportement adéquat et acceptable est spécifié d’avance dans une partition connue de tous, mais dont, lui, n’a pas eu connaissance. Lui a-t-on caché quelque chose ? Il exige qu’on lui apporte des explications bien trop philosophiques à la trivialité. Les rêves qui nous habitent, chez lui le hantent ; les idéaux qui nous guident dans le nid de notre intimité, ont pris pour lui le caractère de l’urgence. On ne contredit pas aisément le délire paranoïde.

À l’ère des machines, il est bon de se demander ce qui nous en différencie. On peut être certain qu’elles ne supportent pas comme nous la contradiction, et qu’elles ne se font aucune illusion sur l’esprit de leurs utilisateurs. Privé de l’accès à ses motivations, l’autiste comme un robot ne reconnaît aucun sens viscéral à ses rapports humains. On peut le dire libre, mais non de son plein gré à la manière d’un cynique grec ou d’un ermite.

On pressent combien une société entièrement mécanisée et fondée sur une constitution inaltérable est une dangereuse utopie. C’est dans la marge de manœuvre que tolèrent entre eux les êtres humains que réside la véritable harmonie de leurs échanges. Or, cette indulgence elle-même dépend de trop de facteurs pour être une science exacte, une discipline universellement applicable. Et, peut-être, après tout, cela vaut-il mieux ainsi.

1 Les psychiatres soviétiques ne se sont pas privés de soutenir cette thèse pour justifier l’internement des objecteurs.