La clairvoyance désigne à mon sens une espèce de malédiction qui hante parfois douloureusement les esprits mal préparés aux plus déconcertantes constatations. Les psychosociologues en ont étudiée une variante qu’ils qualifient de “normative”, puisqu’elle concerne la docilité avec laquelle les individus obéissent à des normes collectives sans que cela ne heurte plus que ça leur sens de la liberté. Il semble incroyablement facile de manipuler les gens de bonne foi, dont les croyances comportent leur part inévitable de crédulité. Mais un tel savoir paradoxal est aussi lourd à porter que le théorème d’incomplétude pour les mathématiciens.

Il est particulièrement mal vu de soutenir que nul ne peut être tenu pour pleinement responsable de ses actes. Il en va de la légitime fierté des justes et de la nécessaire vergogne des coupables. Sur quoi autrement baser notre si chère idée du mérite ? Evidemment, délinquants, escrocs et autres politiciens véreux savent tirer parti de cette consternante naïveté populaire, le Tartuffe rôde à l’ombre des bonnes manières, tandis que les plus honnêtes payent leur lucidité par le sacrifice parfois désastreux de leur âme d’enfant. Quant aux philosophes les plus ambitieux, ils s’emploient à restaurer par tous les moyens le fondement d’un sentiment de libre arbitre qu’ils égarent souvent au fil de leurs tortueux examens de conscience.

C’est un tourment proche de celui dévolu à Œdipe, comparable à celui qu’endure Sisyphe, qui attend le clairvoyant normatif dans sa confrontation avec l’absurde. Le seul remède à la fatalité qui entoure les complexes demeure le même : un souverain mépris du destin. Comment répondre aux injonctions paradoxales sans en rire ? On voudrait nous forcer à agir spontanément, n’est-ce pas risible ? On aimerait que la lettre et l’esprit fassent à jamais un, qu’un désir fervent nous porte toujours au devoir, qu’une même flamme motive à coopérer le bouseux empêtré dans son indigence et le dandy engoncé dans son raffinement.

Dans une société idéale la dissidence est un vilain défaut de volonté assimilable à la schizophrénie, les psychiatres de l’ère soviétique nous l’ont garanti. Ils recommandaient des rééducations intensives à doses de goulag. Mais la mauvaise volonté dont il parlaient, comme en d’autres temps les inquisiteurs, de corriger sinon de briser le cours malencontreux, n’appartient à personne, elle nous échappe à tous, et finalement même aux soi-disant puissants qui prétendent nous gouverner1. C’est un mystère qui a alimenté maintes guerres de religion.

À ce point, le bon sens conseillerait une séance de relaxation, ou un bon bol d’air campagnard, une promenade solitaire là où les certitudes ont le poids du concret et de l’indéfectible permanence. Une solide ironie nous ramène à la familiarité du monde et relègue la tragédie des apparences. Il est permis de relativiser même la relativité.

Généralement, et pour leur plus grand bien, les gens normaux ne perçoivent pas les paradoxes dans lesquels ils vivent ; bercés par des oscillations silencieuses, ils ne saisissent pas les implications existentielles sur lesquelles des âmes trop sensibles ne peuvent s’abstenir de trébucher. L’individu moyen se plie sans rechigner aux règles de la vie sociale ; il poursuit des idéaux consensuels, s’astreint avec dignité à la discipline du confort autorisé, observe dans les grandes lignes les directives de l’hygiène publique. Il est tout disposé à reconnaître les bienfaits pour son propre épanouissement des normes qu’on lui a libéralement inculqué. Son attitude raisonnable témoigne en toute circonstance de son incontestable rationalité.

Combien de tueurs en série se sont-ils cachés sous ce genre de portrait ? Combien de sociopathes mégalomanes ont-ils craqué après avoir trop misé sur l’espoir qu’une reconnaissance universelle récompenserait leur conformisme zélé ? L’individu moyen, lui, n’entend aucunement se révolter, pourvu que rien ne vienne troubler l’assurance de son honorable légitimité. C’est dès l’enfance, en effet, qu’on lui apprend à servir. Son utilité sociale se voit gratifiée par des éloges qui rehaussent ses traits de personnalité. Impossible à cet âge de soupçonner la subtilité de l’endoctrinement. Il demeurera vraisemblablement convaincu jusqu’à la fin de sa nature unique et incomparable, tout en se félicitant de noter autour de lui autant de congénères tendus à l’imiter.

Cela n’empêche pas le désir de dominance de tirer les ficelles d’une hiérarchie mimétique où chacun subit un supérieur et le rend bien à son subordonné, comme il en va dans toute société animale. Un syndrome de retrait, une affection psychosomatique ou une dérive délinquante vient sanctionner l’incapacité à se faire une place. Bien sûr, certains connaissent moins de stress ou supportent mieux les déconvenues et les frustrations. Leur soumission en paraîtra d’autant plus consentie.

Pour le bien de la vie en commun nous devons, c’est certain, adhérer à une grille de lecture, à un discours qui comprend divers postulats fondamentaux, un ensemble d’évidences et de présupposés irréfutables, et pour cela même tout à fait contestables. Les représentations sociales évoluent et varient selon les cultures. Ne pas reconnaître cette relativité, et refuser le rôle vivifiant des paradoxes et des contradictions, risque de nous mettre à la merci des idéologies les plus manichéennes, et justifier l’expression gratuite de l’intolérance.

1 C’est un thème récurrent dans la littérature, qu’on pense à l’Eloge de la fuite de Laborit, et au cinéma à Vol au-dessus d’un nid de coucou ou à Brazil.