Le fatalisme est réputé réduire le sujet humain de son rôle légitime d’acteur de sa vie à l’état de victime incapable de se dépêtrer du moindre incident d’allure insurmontable. Le moraliste fustige sans relâche cette attitude consentante, complaisante et peu digne d’une personne de “bonne volonté”. Ce défaitisme a l’heur d’exaspérer tout l’entourage, surtout lorsqu’il s’accompagne d’une incontinence de complaintes larmoyantes et de récriminations hypocondriaques. Le premier réflexe face à cette spirale de l’impuissance consiste à nier son aspect inéluctable en invoquant paradoxalement une sorte de force magique comparable à la volonté en ignorant qu’elle participe du même déterminisme biologique dont seule a changé l’orientation. Il en suffit pour preuve qu’un excès d’assurance correspond souvent à ce genre d’arrogance irritante que l’on blâme sous le nom de mégalomanie.

Ce que nous apprennent des siècles d’exercice de la raison qui, dans son perpétuel effort pour contenir la sourde pression des angoisses et des ardeurs, tente de les convertir en théories des vices et des vertus, en systèmes éthiques plus ou moins solides compte tenu de leurs inévitables contradictions internes, ce que nous apprennent donc les divers et successifs fleurons de la pensée humaine, c’est le caractère double du déterminisme.

Un conflit intérieur sans cesse renouvelé vient rappeler le penseur à une incontournable dialectique. Il doit l’admettre : la philosophie elle-même avec toute la science qu’elle cautionne du mieux qu’elle peut, ne serait qu’une suite aléatoire de borborygmes numériques sans queue ni tête, si elle n’était pas soutenue, si ses voiles n’étaient pas gonflées, par des motivations venues du cœur — autrement dit d’ordre passionnel, d’origine mystérieuse1, et donc toujours discutable, mais seulement a posteriori, avec la distance, cela va de soi.

Car, ce qui, dans le feu de l’action, a tout l’air d’un comportement raisonnable résulte d’une mise en forme préalable, d’un automatisme pré calibré. Sinon, à quoi servirait l’expérience ? À quoi servirait l’entraînement ? À quoi bon envoyer vos enfants à l’école, leur faire subir un apprentissage ou les pousser aux plus hautes études, s’ils ne trouvaient pas un providentiel plaisir (la nature fait bien les choses même quand elle bricole à l’aveuglette) à parfaire les méthodes, algorithmes et recettes que la société leur propose, et qu’ils accommodent à leur sauce. Grand bien leur fasse, s’ils se les approprient et les ajoutent, avec une touche personnelle, à leurs jardins secrets de combines et astuces en vue d’éventuelles gratifications narcissiques. Il n’en reste pas moins que ces compétences accumulées élargissent la sphère de leur liberté. La société de son côté a tout à gagner de ces potentiels de performances.

On voit par là comment la psychologie de l’éducation exploite l’articulation de deux déterminismes dont la différenciation crée un espace de loisir (telle dans une cour de récréation) où les possibles vont se manifester. D’une part, la loi du génome, de l’autre les injonctions sociales. La première déploie les ressorts d’attentes irrépressibles, tandis que les secondes s’emploient à les satisfaire de façon conditionnelle. C’est là que réside toute la singularité du phénotype humain : dans le développement phénoménal de sa faculté de représentation, qui le rend comparable à une éponge à savoir-faire, mais qui le rend en même temps dépendant de la société qui la vu grandir, qui lui a fourni ses masques, ses costumes et ses différents rôles.

On pressent le danger qui guette en permanence : une implosion de cet espace transitionnel, une régression à l’état puéril de fusion entre biologique et social, détruirait leur articulation, et le jeu entre rêve et réalité laisserait place au cauchemar de la béatitude robotique qui entretient l’imbécile heureux dans un état agentique, dont tout représentant de l’autorité, convenablement imbu de sa propre importance, éprouvera la trop humaine tentation d’abuser2. À ce propos, la meilleur façon de tomber dans cet attrape-nigaud est, on l’aura deviné, de s’en croire prémuni.

Ce phénomène d’ “élasticité-plasticité” où deux niveaux se séparent pour favoriser l’émergence d’un troisième, ressemble à s’y méprendre à la règle du dialecticien confirmé : thèse, antithèse, synthèse. On le retrouve dans les changements de sociétés (par exemple le passage entre la société féodale des privilèges se heurtant à une bourgeoisie du mérite qui donne naissance à nos technocraties ultralibérales du néant). Il est responsable, on l’a vu, de l’émergence du psychisme individuel, à l’égard duquel le moi peut être considéré comme faisant office de “peau”3, une sorte de filtre ou d’interface bio-psycho-sociologique4. Mais il agit déjà, est-ce étonnant, au cœur de la vie : dans la reproduction sexuée, par exemple, un gamète ayant suivi un curriculum préprogrammé, rencontre un autre gamète au destin tout aussi nécessaire, on en connaît l’éventuelle heureuse conséquence. Or leur collision est due à ce hasard qui assure la conservation des espèces en les diversifiant.

Deux enchaînements de causes et d’effets qui se télescopent ne sont que des coïncidences, et pourtant elles paraissent parfois si significatives à nos yeux, qu’on en a tiré un néologisme : la synchronicité5. Cela relève de l’irrésistible intuition que tout est lié. Les religions y puisent leurs plus grandioses visions, la science son rêve ultime. La nostalgie d’un état primordial semble tous nous guider, le mirage d’un temps zéro où les forces étaient unifiées et l’univers non encore écartelé entre le macrocosme en expansion, que la loi des grands nombres préserve relativement bien de l’imprédictibilité, et les structures subatomiques grevées par le théorème d’incertitude.

Cette tension entre Absurde définitif et Vérité absolue ne devrait pas nous angoisser plus que ça : elle n’est pas de notre ressort, elle nous dépasse et nous embrasse comme un chaos déterministe.

1 C.G. Jung dirait numineuses.

2 Appliquez ce phénomène contagieux à des populations entières, et vous voyez où je veux en venir.

3 Le Moi-Peau, un titre de Didier Anzieu

4 Si vous me permettez cette formule alambiquée.

5 Encore C.G. Jung avec ses incursions psychanalytiques dans les profondeurs de ce qu’il nommait psychoïde.