Quoi de mieux pour élever le débat que d’épouser une opinion contraire ? On le sait bien depuis Socrate qui, fidèle à sa dialectique, n’hésita pas à fréquenter une mégère acariâtre. C’est le genre de position inconfortable que l’on ne souhaite à personne sans avoir l’air sadique, ni à soi-même sans passer pour masochiste. On dirait plutôt un passage obligé, un angoissant défilé initiatique, une épreuve turbulente mais inévitable de Charybde en Scylla, qui bouscule les certitudes et renverse les idoles, abandonnant le dilettante à une insoutenable perplexité.

Dans un monde notoirement en proie au mensonge et au maquillage, nous nous voyons bombardés de toute part sous un feu de contrariétés. Impossible de faire un pas sans essuyer quelque critique ou réprimande. Il est même des gens passés maîtres dans l’art de vous complimenter et de vous fustiger l’instant d’après. Ils savent mettre en l’appétit, mais c’est pour mieux le couper. Les spécialistes du double jeu ne manquent pas. Qui peut jurer, d’ailleurs, qu’il n’aura jamais recours au camouflage afin de se tirer d’une sale affaire ? Un léger euphémisme, une candide indulgence et la face est sauvée au prix d’une entorse à la causalité linéaire.

Comment la compassion pour les uns se transforme-t-elle en cruauté pour les autres ? Où finit la persévérance, où commence la persévération, l’exaspérante obstination ? Il nous faut sans cesse nous prémunir contre la tyrannie de ces dissonances cognitives qui nous enchaînent à nos engagements sous prétexte que cela fait mal au ventre de s’avouer autrement qu’honnête et fiable ; ce serait un coup dur pour notre image de marque, et une méchante brèche dans notre sentiment de sécurité ! Mais, grâce à Dieu, une douce résilience vient généralement réconcilier nos entrailles brouillées, victimes et coupables à la fois de ces noirs dilemmes que rien ne justifiait sinon un “minuscule malaise passager”, un infime état confusionnel : le narcissisme indisposé se remet bien vite de ces vexations vénielles.

Cela donne, néanmoins, un aperçu du martyr que peut endurer un individu plongé en permanence dans cet état de stress où la rumination n’en cède qu’à la tétanisation. Cela permet aussi de comprendre la fascination populaire pour les rassemblements, les réjouissances et les communions, où l’instinct grégaire répand son baume cathartique sur nos doutes sans faire de distinctions. Il est toutefois bienvenu de mesurer notre élan naturel pour les “foules sentimentales”, aussi promptes à acclamer leurs héros, qu’à les conspuer ensuite avec la même profonde cordialité.

Les contradictions apparaissent lorsque stéréotypes et a priori rencontrent une réalité qui leur résiste. Tenter de la soumettre de force à une grille de lecture obsolète provoque des grincements : elle veut qu’on l’écoute, elle sollicite une permission sous peine de se rebiffer. Ce sont ces moments-là où l’on constate, par exemple, que les enfants ont grandi, que le monde s’est découvert une nouvelle jeunesse, ou que l’ancienne passion réclame un retour de flamme.

On aurait dû s’y attendre, mais la faculté de prévoir ne saurait se développer chez un “démon de Laplace” pour qui l’univers n’a pas de secret ; à quoi bon se servir d’un pénible et incertain processus d’inférence pour parvenir à ce qu’on sait déjà ? Peser le pour et le contre n’aurait aucun sens ; plus besoin de justice, ni de mérite. On se moquerait bien de l’avis ou de l’attitude des uns et des autres, puisque les mœurs seraient partout les mêmes. Ce serait le règne d’un esprit collectif à encéphalogramme plat.

Pour prévenir cette dramatique perspective, l’instinct de conservation lui-même accepte de déroger à sa règle, et admet le mariage des contraires. La mort et la dégénérescence côtoient l’amour et la prolifération. Pour le meilleur et pour le pire, l’égoïsme consent à l’altruisme. Un altruisme très égoïste en quelque sorte, qui puise son ardeur dans la promesse du bonheur. Une générosité jamais aussi mauvaise calculatrice que lorsqu’elle mime la spontanéité. Le serpent qui ne reconnaît pas sa queue, finit par se mordre.

Hors la conscience, pas de contradiction, ni de négation, d’ailleurs. La nature ne s’en inquiète guère et malmène avec la même nonchalante désobligeance l’ensemble des concepts et des catégories, sans lesquels pourtant on serait bien en peine de se la représenter. C’est l’âme elle-même qui en voulant s’observer fait éclater toutes ces contradictions : elle ne peut se connaître sans se retirer. Mais, refusant par principe qu’on la traite en objet, comment pourrait-elle se laisser être celui de son étude ? L’introspection est une illusion dans la mesure où elle exige tout autant la distance de l’observateur. Elle aboutit, si elle est pratiquée sans modération, à un dangereux sentiment de dépersonnalisation, et à l’extrême une perte de contact avec la réalité. Car, c’est une opération identique que l’on pratique sur le monde intérieur comme sur l’extérieur : l’imposition d’une grille de lecture, imparfaite et par conséquent perfectible.