Qu’est-ce qui, sur notre planète, a persuadé la matière inerte de se doter tout soudain d’une âme conquérante et d’enfreindre sans rien demander aux physiciens le diktat de l’entropie ? Comment, où et surtout pourquoi c’est-à-dire au nom de quel dieu qui n’existe pas ! la vie (avec un grand V implicite) trouve-t-elle l’audace de poindre le bout de ses pseudopodes dans les coinsles plus inhospitaliers du globe ? Les savants seront-ils à terme en mesure de reproduire les étapes de son apparition ? Voilà des questions qui les incommodent. Ils vous renvoient avec la mansuétude des gens pratiques aux dissertations des philosophes et s’en retournent à leurs modestes expérimentations, gardant secret l’espoir de lever un jour le voile sur la continuité entre chimie et biologie. Tout comme d’autres rêvent de découvrir le chaînon manquant entre l’animal et l’homme. En attendant, on se satisfera du concept d’émergence.

En réalité, beaucoup sont d’avis que l’irruption soudaine de propriétés nouvelles est une constante du passage à des niveaux supérieurs d’intégration, et ceci à partir des échelons les plus élémentaires de la matière. Des catastrophes successives viennent sanctionner la naissance des différents étages de la “pyramide de la complexité”, comme pour rappeler périodiquement l’attachement de l’univers à un obscur principe de finalité, et par la même occasion brouiller les cartes du hasard et de la nécessité.

On pourrait se demander néanmoins jusqu’à quel point les ruptures de continuité ne sont pas une amplification exagérée du point de vue héraclitéen au détriment de celui de Parménide qui, lui, était insensible aux changements. Polémique vieille comme le néocortex et l’émergence de ses propriétés associatives. Aussi il serait tentant de coupler les deux optiques sous l’égide d’un méta-point de vue. Mais celui-ci semble vouloir obstinément nous échapper comme si un élément impalpable manquait pour lier la sauce.

Le tout est davantage que l’ensemble de ses parties.” Tel est l’adage qui se veut l’explication de ce phénomène qui par la magie d’une coïncidence indéfinissable transforme un amas hétéroclite en structure organisée, un tas d’atomes en molécules qui à leur tour se proposent de partager le même destin en constituant des cellules, lesquelles ont la bonne idée de mettre en commun leur bagage génétique pour composer des tissus et des organes aux fonctions les plus diverses, dont la synergie accouchera d’un nouveau-né appelé à jouer un jour, en tant qu’individu autonome, un rôle à part entière, aussi modeste soit-il, dans la grande famille humaine.

Nous avons sans doute brûlé des étapes, mais au fil de cette récapitulation les grandes lignes d’une finalité apparaissent clairement sans cesse ponctuées et soulignées par des phénomènes d’émergence qui, nous le savons bien participent amplement d’une vue de l’esprit, mais quand même…

Ce qui ne laisse pas de surprendre, c’est la fréquence avec laquelle on trouve des précurseurs à l’avènement d’une nouveauté. Quantité de modestes marches précèdent les paliers de l’évolution dans l’escalier du temps. Des signes avant-coureurs, des tentatives avortées, des embryons d’avenir, des sortes de répétitions générales annonçant une montée en puissance de quelque volonté farouche qui pécherait seulement par précipitation, semblent valider le dicton « chaque chose en son temps ». L’émergence est le fruit d’une simplification du compliqué, qui se passe de la réduction simpliste et triviale ; c’est sa transformation en complexité.

Combien de découvertes et d’inventions ont dû attendre la bonne conjoncture temporelle ? Tant de visionnaires mal récompensés de leurs géniales intuitions ! L’univers demande à ce qu’on le laisse mener son striptease à sa guise. On ne force pas les tâtonnements de la nature. C’est en tout cas ce qui transparaît de l’aventure de l’aviation par exemple, depuis le mythe d’Icare jusqu’à l’exploit de Gagarine, en passant par les croquis de Léonard de Vinci, la curiosité de l’homme n’a cessé de le pousser à explorer les méandres de ses propres compétences. Il insiste désormais par le biais de la littérature de science-fiction.

De nos jours, avec les contractions des révolutions industrielles et technologiques de plus en plus rapprochées (qu’elles sont loin les premières innovations du néolithique), et l’intégration d’un réseau informatique mondial, on pourrait se prendre à rêver de l’émergence d’une conscience planétaire. En espérant que ce ne soit pas au contraire le début d’un engrenage infernal.