Traditionnellement, le sens de l’absolu est conçu comme le fruit d’une intuition, d’un insight qui s’impose à nous, comme une conviction ou une certitude en dehors de toute question d’effort ou de mérite. On peut y voir un phénomène de recadrage, comme dans les initiations, ces sortes de transitions de statut où une connaissance toute neuve nous est soudainement révélée. La révélation de l’absolu s’accompagne volontiers d’une résolution des contradictions et autres paradoxes affolants qui jalonnent l’existence, de ces conflits intérieurs lancinants, pour ne pas dire pathogènes. Cela peut correspondre à l’acquisition d’une sorte de “méta-point de vue” élargissant les horizons et les idées ; sous cet aspect, cela se reconnaît également dans le concept plus ou moins laïque d’humanisme ou même de “principe anthropique”.

Une façon apparemment simple de considérer l’absolu consiste à le rechercher au fond de soi-même, à tenter de s’atteindre, de se « saisir sans intermédiaire1 ». Cela impliquerait un examen au vitriol de la conscience dans l’espoir de la débarrasser au possible de ses préjugés et présuppositions, sans toutefois trop toucher — et on sent bien où réside la difficulté — au noyau chatouilleux de l’identité, à son fond transcendantal. Autrement dit : en se ménageant une confiance foncière et invincible.

Singulièrement, cette foi, cette sorte de religiosité profane et naturelle, pose d’emblée problème. Elle semble indispensable à la vie ordinaire, à la poursuite des objectifs les plus triviaux, aux échanges verbaux et commerciaux de tous les jours, comme le prouvent les cas où elle fait défaut (que l’on pense à l’autisme et à ces comportements de retrait social, parfois définitif ). Dans le même temps, elle semble tenir du pari, d’une conviction irrationnelle, injustifiable. Pari vertigineux qui libère l’imaginaire du prophète élucubrateur, du magistrat imbu de lui-même ou de la commère péroreuse. C’est d’ailleurs contre cette centralité, cet égocentrisme normal et normatif généralement inoffensif, que par un effort copernicien sans cesse renouvelé nos savants s’ingénient à faire avancer la science, et chacun de nous notre humble altruisme.

Mais, l’absolu peut-il faire l’objet d’un calcul d’utilité ? On se reprocherait un cynisme qui récuse l’idéal ; or, il semble bien qu’on ait besoin de quelque conviction intérieur pour pallier le nihilisme autodestructeur de l’incorrigible sceptique, de l’anarchiste sans foi ni loi, finalement tout aussi absolutiste, en particulier quand on touche à la morale.

En revanche, on pourrait plus délicatement considérer la morale et ses principes (que spontanément l’on souhaiterait inconditionnels) comme un calcul d’utilité dont les axiomes demeureraient largement inconscients, assimilables à des automatismes socio-culturellement acquis dès la petite enfance ; cela expliquerait l’enracinement émotif des valeurs en même temps que leur nécessité apparente.

Le côté inconditionnel de certaines prohibitions et obligations morales familières, qui est à rapprocher du côté “sans effort ni mérite” de l’accès à l’absolu (comme dans l’expérience de l’eurêka ou dans celle de la conversion religieuse) évoque irrésistiblement une vision du monde tissée d’évidences dites “naturelles” (à juste titre puisque naturellement acquises au long de notre immersion dans notre propre société). Cela évoque un ordre nécessaire mais sous-jacent, implicite, qui varie le plus souvent imperceptiblement (sauf au cours de certaines transitions particulières) selon les époques, les cultures et l’âge des individus.

Par sa préoccupation pour son action particulière (plutôt que pour ses conséquences utilitaires) l’amateur d’absolu semble inévitablement, comme par une seconde nature, porté à s’exprimer dogmatiquement, terminant dans le ton, si ce n’est dans la forme, ses phrases le plus souvent avec des « cela va de soi » ; or, cette seconde nature n’est-elle pas le lot de tout être civilisé ? Cette tendance aux présuppositions n’est-elle pas inscrite dans le langage même que l’homme de la rue emploie pour décrire le monde ?

Elle trahit en tout cas un ensemble de critères, une grille de lecture subjective qu’un idéaliste fervent, religieux ou laïque, prend l’habitude de traiter comme objective. Cette grille est assurément plus rassurante lorsqu’elle maintient sa continuité dans le temps, et qu’elle paraît expliquer pratiquement la totalité de l’univers. L’aspiration à la certitude et à la sérénité (la béatitude ?) n’est-elle pas légitime ? Elle semble pour le moins un moteur indispensable à nos activités si terrestres. Mais faut-il, pour favoriser la bonne entente avec le monde, résister à toute clairvoyance ? La quête doit-elle se terminer dès la première conquête ? L’étude et l’analyse être abandonnées s’il s’avère qu’une conclusion définitive est illusoire ?

Il semblerait à ce point qu’une attitude raisonnable se base sur une rationalité sentie, davantage que sur les démonstrations : une sorte de marqueur somatique2, une petite voix intérieure arrêterait le processus décisionnel, sans quoi l’on sombrerait dans une frénétique impuissance. Nous nous voyons donc acculés à nous fier à l’intuition et au bon sens commun, mais pour un temps seulement : le moment de la concertation et de la prise de décision, celui de l’embrayage sur le réel et l’efficace. L’instant de l’exécution.

Il semble, en conséquence, indiscutable qu’un fond d’absolu devrait être posé sur quoi rebondir dans le monde concret du quotidien. C’est un jeu de bilboquet dont seuls un saint anachorète, un poète maudit ou un savant fou oseraient transgresser les règles, tandis que chacun ayant décemment les pieds sur terre et la tête sur les épaules les applique avec plus ou moins de précaution ou de témérité tout le temps de son exploration existentielle, depuis sa plus tendre enfance (et sans doute même avant…).

Mais alors, a-t-on vraiment le choix ? Cela soulève tout un questionnaire plutôt troublant. Ainsi, fait-on exprès de se conduire sagement et de raison garder ? À l’ opposé, le fou s’abandonne-t-il délibérément à son délire ? L’obsessionnel se raccroche-t-il de plein gré à ses embarrassantes compulsions ? Le génie est-il réellement responsable de ses trouvailles et l’original de ses extravagances ? Et que penser d’un don Quichotte et de sa quête à la fois si poignante et si dérisoire ?

Nous sommes confrontés à deux formes d’absolu : celle qui opère en coulisse, qui tire les ficelles, comme un ferment de la vie ordinaire, et celle qui se révèle de manière éclatante, donnant lieu ici à une révolution douloureuse, là à une révélation sidérante. Cela suggère un dualisme, à la limite d’un manichéisme préoccupant qui verrait dans l’absolu du commun des mortels un leurre abominable, un principe d’imperfection et d’aveuglement, si ce n’est de fieffé mensonge et de mauvaise foi crasse, auquel s’opposerait vaillamment le principe salvateur d’une clairvoyance élective, un “état de grâce”.

Les plus modérés imaginent un dualisme où le même absolu apparaît sous les deux visages, le vrai et le masqué, de la catastrophe et de la continuité, par analogie avec la matière, ses états et ses “transitions de phases”. Pensons, pour nous y aider, au passage de l’état liquide à l’état solide, par exemple.

En filant la métaphore matérialiste jusqu’à la cosmologie moderne, on rencontre la scène abstraite et presque tragicomique d’un univers victime dès sa naissance de hoquets alarmants, de déséquilibres suivis de rééquilibrations dramatiques, un univers cyclothymique alternant les phases de surfusion à la monotonie trompeuse et d’inflation galopante (dont le Big Bang ne serait d’ailleurs qu’une péripétie inaugurale).

Les astrophysiciens s’accordent à nous expliquer que si l’univers avait eu le temps de suivre méticuleusement à la lettre et à la virgule près les lois propres qu’il a tout l’air de s’être édictées, il n’aurait pas passé avec un tel bonheur le cap de la seconde. Si la matière, énoncent-ils, n’avait pas connu de soubresauts, elle aurait sagement terminé sa transmutation sans complication, donc sans diversité et sans les niveaux de complexité qu’on lui connaît aujourd’hui. Le monde ne connaîtrait qu’un unique et intemporel déluge ferrugineux3.

Cette métaphore audacieusement (pompeusement) cosmo-anthropomorphique a un goût de fantasmagorie indigeste. Il n’en demeure pas moins qu’elle s’ajuste fort joliment à des niveaux d’organisations très différents. Les transitions de phases se retrouvent dans maintes situations où une qualité toute neuve et imprévisible sur la base des éléments disponibles (le tout est davantage que l’ensemble de ses parties !) émerge inopinément. On pense pêle-mêle à l’émergence de la vie, celle de la conscience, aux révolutions scientifiques ou culturelles, plus modestement à l’entrée dans l’âge adulte ou quelqu’autre initiation, bref, les divers et variés rites de passage, du baptême à l’enterrement, du petit apéritif au pousse-café, des préliminaires de l’amour à ceux de l’endormissement…

C’est aussi la vieille question de ce qui subsiste pour que quoi que ce soit puisse évoluer sans disparaître purement et simplement ; c’est encore la notion de permanence qui, soit dit en passant, ne s’acquiert chez le nouveau-né qu’après quelques semaines de relations soutenues avec son premier objet d’attachement et de gratifications (ces médailles encourageantes), dont il retire le formidable cadeau d’une énigmatique raison d’être.

De quelque façon que ce soit, relativisme et subjectivité générales n’empêchent pas l’assurance d’une vérité absolue. Mais qu’on la place dans l’individu, elle risque aussitôt de se muer en solipsisme soliloquant, virer à l’autisme paranoïde, enfermer finalement son partisan dans un enfer de solitude. Un risque auquel la philosophie populaire se résigne avec un bémol : « Mieux vaut seul que mal accompagné ! ». En revanche, si l’on est prêt à admettre que l’individu ne saurait se réaliser en dehors d’une socialisation adéquate (ou d’une adéquation sociale, comme on voudra), il s’ensuit que la vérité absolue ne peut être placée que dans la saine coopération au bien commun.

Idéalement ces deux points de vue, celui qui se concentre sur l’individu et celui qui regarde le plus grand nombre, devraient s’unifier dans la perspective d’un destin partagé. Mais un conflit endémique éclate périodiquement entre l’individu et la société, lorsque les revendications libertaires du premier s’opposent à l’oppression uniformisant de cette dernière. Dans ces conditions, le monde s’aigrit : dans la société “caillée” se forment des grumeaux sectaires, on s’accuse les uns les autres d’exploitation et d’abus réciproques. La lutte des classes n’est jamais finie.

Nul ne conteste décemment que le désir de se sentir utile, important, estimable, honorable, bel et beau, vierge et avenante, que le sentiment du devoir accompli, d’avoir été à la hauteur des expectatives, en un mot le sens du “mérite” (justifié ou non), soit un ingrédient de premier ordre dans ce qui motive tout un chacun à jouer le jeu de la vie en société.

Dans un monde sans gratifications l’être humain se détournerait de la vie dès le berceau, se laisserait dès l’adolescence tenter par la délinquance ou l’assistanat overdosé et s’il parvenait après tout à l’âge adulte sans abdiquer dans quelque psychose, il se lèverait le matin du mauvais pied, découragé au démarrage, pour mener une vie dénuée d’enthousiasme, désenchantée, une triste vie de mort-vivant. Nul n’est spontanément disposé à tomber dans le piège du chantage affectif, mais comment éviter cette épée de Damoclès ?

Cet idéal si cher au cœur des hommes joue le même rôle qu’un phare et peut conduire aux mêmes tragédies lorsque l’état de perfection est confondu avec le processus de perfectionnement. Si ce dernier autorise les errements, le premier interdit tout ce qui n’est pas en conformité. Le phare se transforme aussitôt en attrape-mouches pour une foule fanatisée de maniaques obsessionnels. La psychose collective peut s’installer avec l’aisance d’une autosatisfaction généralisée, tandis qu’une sorte de “peste émotionnelle” obscurcira la raison en pétrifiant les consciences.

Mais on s’insurge à l’idée que l’absolu puisse prendre les traits de la dictature. C’est ce qui arrive pourtant lorsqu’une pensée unique et bornée lui attribue une réalité qui ne lui appartient pas, lorsque la carte est confondue avec le territoire, lorsque le chien regarde le doigt du maître plutôt que ce qu’il est censé indiquer.

Si l’absolu est un idéal, il ne réside manifestement pas en ce monde ! Dès lors, qu’est-ce qui justifie de se prosterner ou de se mettre au garde-à-vous devant ses représentations éphémères ? Il s’agit, pour le moins, de ne pas congédier notre sens critique, quand même et surtout lorsque nos convictions se parent d’une aura de pure et simple évidence. Car, à peine la nature semble-t-elle avoir dit son dernier mot qu’elle se hâte de nous prouver le contraire.

On en arrive à penser que s’il y a une magie enchanteresse du monde, elle ne se trouve pas plus dans la splendeur des idoles que dans leur crépuscule. Elle s’éprouve à la faculté providentielle, dont la nature nous laisse à chaque instant la grâce de disposer, d’ouvrir toujours un peu plus cet “esprit” qui, aux dernières nouvelles, est le nôtre. Même si la finalité de tout cela nous échappe encore et peut-être à jamais.

Il est pénible d’admettre que l’enfer soit pavé de bonnes intentions : quel fut le levier de l’Inquisition, qu’est-ce qui commanda l’adoption de la Terreur, où donc la “peste brune” trouva-t-elle sa légitimité, comment un tortionnaire parvient-il à garder sa conscience intacte, pourquoi se soumet-on si aisément à l’autorité ? Tant d’occasions de s’offusquer. Mais l’indignation vertueuse a-t-elle jamais réellement contribué à réformer la nature humaine ? On constate, au contraire, le plus souvent un effet de miroir, un mimétisme infantile débouchant sur des révoltes stériles au seul motif de soulagement.

Misère morale et “frustration relative” (ce fruit de la comparaison sociale qui fait d’un moins riche un malheureux dans son opulence) règnent-elles au point que les seules “satisfactions substitutives”, les pauvres “bénéfices secondaires” encore disponibles, ne puissent se trouver ailleurs que dans les gesticulations ostentatoires et anonymes de la vindicte populaire ou dans les formes réactualisées du lynchage, qui prolifèrent de façon plus ou moins tacite sous le verni démocratique d’une société policée ?

Sommes-nous réduits à assister impuissants ou complaisants à la multiplication des boucs émissaires et des brebis galeuses, dans une atmosphère d’irresponsabilité générale ? Petits pions bêlant au tribunal des vérités. Il n’y a là rien de nouveau : de tous temps, le citoyen lambda a exigé sa dose journalière de sanctions spectaculaires et paternalistes, pour célébrer “l’avantage d’être lui-même” 4et se conforter dans ses principes grégaires.

On se résout dès lors presque naturellement à reconnaître les vertus de l’attitude créative ou récréative de la sublimation. La retraite qu’elles imposent n’est pas le retrait anesthésique du sociopathe ou de l’autiste, mais le premier moment d’un mouvement alternatif qui défie la loi de l’entropie universelle. Ce serait plutôt l’inspiration, enfin : le souffle. Respirons donc posément ! Humons le fond de l’air du temps !... Combattons tant que faire se peut l’apnée et l’hyperventilation !  Restons zen, les amis ! Mais, encore une fois, a-t-on bien le choix ?

1 Selon les termes tirés du discours de Sartre L’existentialisme est un humanisme.

2 Référence à L’erreur de Descartes de Damasio

3 Je renvoie le lecteur intéressé par plus de précision aux ouvrages de Hubert Reeves, Oiseaux, merveilleux oiseaux et La Première Seconde.

4 L’expression est de Peter Sloterdijk