Tout porte à croire que ce que l’on nomme conscience est le résultat intermittent et papillonnant d’un processus d’interprétation qui, s’appuyant sur des facultés inconscientes pour résoudre les problèmes, se pose en acteur partie prenante dans sa mise en scène de la réalité. Étant l’héritière des profondeurs de l’imaginaire, il lui semble incongru de ne pas être également la porteuse de ses plus louables intentions. Mais dans le même temps, il lui faut bien s’avouer qu’elle n’est pas maître(sse) de tous les aspects du jeu de la communication. En particulier, le côté non verbal lui échappe souvent. C’est sans doute le prix à payer pour s’assurer d’une paradoxale spontanéité.

À partir du moment où un centre de la cohérence interne est parvenu à s’imposer comme porte-parole de la personnalité, il a commencé à s’entourer d’artifices théoriques, de mécanismes de défense pour les psychanalystes, pour maintenir une relative stabilité. Ce locus of control, diront les psychosociologues, fonctionne comme une interface entre un déterminisme biologique où s’enracinent les structures anthropologiques de l’imaginaire individuel, et le foisonnement des représentations sociales. C’est là que la conscience rencontre sa fidèle mais parfois insupportable compagne, la morale.

Notre si valorisée bonne volonté n’est que le fruit de ces calculs intérieurs de priorité, où les représentations fournies par notre milieu sont sans cesse confrontées à nos sentiments profonds de plaisir ou de regret ; ces sortes de marqueurs somatiques développés par l’éducation. Cela peut aussi bien aboutir au refus de coopérer, prendre même la forme du cynisme, ou au contraire du suivisme. On imagine difficilement la conscience du soldat sur le front, ou du jeune kamikaze, celle du tortionnaire ou du criminel nazi… Comment peut-on côtoyer jour après jour sans nausée un camps de concentration ? Comment peut-on arborer fièrement un symbole du totalitarisme ou du fanatisme religieux ? Ce sont pourtant bien là des évolutions possibles d’une conscience qui n’en aura jamais fini de s’examiner.

Du reste, au temps des barbares, on ne s’encombrait pas de tant de chichi. Les couches supérieures de la pensée ne peaufinaient que les automatismes du combat et de la retraite. Mais les délices et les entraves de la civilisation n’ont pas manqué de rattraper les innocents aux mœurs sauvages pour les faire plonger dans les modernes affres de la culpabilité. Ainsi des strates de scrupules se sont-ils accumulés dans la conscience contemporaine, éclipsant peu à peu les principes premiers de nos comportements, ces émotions primaires qui émaillaient de leurs traumatismes les tendres années d’une enfance si vite assagie.

Incertain de ses motivations profondes, l’individu n’est pas plus responsable de sa gestualité immédiate. Des expériences en laboratoire ont montré que la conscience se leurre en s’imaginant être à l’origine des mouvements volontaires instantanés. Il est admirable, dans ces conditions, qu’une sensation de contrôle se conserve envers et malgré tout. À l’image d’un inspecteur des travaux finis, notre si chère conscience mandatée par une morale enracinée dans notre éducation (elle lui souffle ses plus anciennes directives), ne fait que vérifier l’inventaire, constater les dégâts en laissant s’élever la réprobation, ou vérifier le bon état des lieux dans la satisfaction générale.

Mais le concierge ne peut pas être en même temps à tous les étages. Son cahier des charges lui prescrit et autorise l’accès à quelques niveaux seulement de son édifice existentiel. Il lui est instamment déconseillé de se complaire dans l’ordinaire, mais paradoxalement on l’enjoint également de ne pas trop s’aventurer dans les catacombes de sa nature bestiale, ni de s’élever inconsidérément jusqu’aux plus hautes sphères de la métaphysique à en perdre toute gravité.

Telle est la conscience qui bichonne le calibrage de ses habitudes les mieux ancrées, ses masques et costumes, ses modes et routines, ses recettes, ses rituels, ses régimes, ses conceptions et ses méthodes, tous cueillis au hasard de son pèlerinage culturel, et qui s’exhibent quand l’occasion sociale s’en présente. Son jardin intérieur est composé de toutes ces plantes abstraites qui s’épanouissent selon les métiers et les loisirs ; qui se réalisent comme des phénotypes prothétiques (à l’instar des toiles d’araignée et des barrages de castor) en tous ces chefs d’œuvre et artefacts de l’humanité.

En sociologie, on les appelle ici ou là culturèmes, ou, pour souligner leur rapport avec un fond génétique, culturgènes, ou encore, peut-être pour en marquer leur émancipation, mèmes. On veut entendre par là que la réplication et la diffusion des idées semble être la caractéristique naturelle de l’être humain, dans la continuité du mimétisme animal. Ce concept est malheureusement trop vague pour rencontrer un franc succès dans sa vulgarisation. Il n’en représente pas moins un nouvel élan pour élever notre niveau de conscience au-dessus de notre mesquine centralité ; d’apprécier la diversité culturelle comme on s’émerveille devant celle des espèces.