Rien de tel pour s’empêtrer dans les contradictions que d’aborder le thème du continu et du discontinu. Cela fait penser à la dualité de la lumière qui se présente soit sous forme d’onde, soit sous aspect corpusculaire. Cela ranime l’antique controverse entre les tenants d’une substance au-delà des apparences, et les partisans d’un monde en éternel changement ; entre les déterministes purs et les théoriciens du chaos. On se demande si leur seule divergence ne tient pas à une question de goût. Peut-être tout se présente-t-il en continuité ou en discontinuité selon l’humeur du moment.

Quoiqu’il en soit, il faut bien admettre que sans l’idée de la permanence d’une substance, il n’y aurait pas moyen d’attacher à quoi que ce soit une quelconque apparence. Cette façon d’attribuer des qualités, de qualifier ce qui nous entoure s’appelle naturalisation : ce qui était accidentel en devient naturel, ce qui ne faisait que passer se fait naturaliser. Par la magie de la consécration sociale, une simple description fondée sur des a priori, une innocente préconception catégorique, se concrétise effectivement.

Il est évident que lorsque l’attribut s’adjuge le statut d’essence, des difficultés vont surgir, puisqu’il s’agira d’expliquer sa prévisible altération avec le temps. En psychologie sociale, par exemple, cela peut donner lieu à de véritables impostures ; l’affiche, pour ainsi dire, s’identifiant complètement avec le tableau d’affichage, le faux dévot perçant sous le tartuffe. Paradoxe du vrai faussaire (ou du vrai faux air ?) qui se trompe et se déçoit lui-même.

Certains préconisent de garder constamment à l’esprit que nos évaluations ne concernent pas une personnalité immuable, qu’un mister Hide peut à tout instant apparaître derrière un docteur Jeckyll, en somme que l’habit ne fait pas le moine, mais ce serait, avouons le, particulièrement invivable. Tout comme il s’avère dans la pratique inapproprié d’appliquer la théorie quantique à nos activités de tous les jours, on veut bien laisser que les contraires se rejoignent occasionnellement, pour pimenter les récréations, mais il paraîtrait totalement inconvenant qu’ils abandonnent leur opposition logique et formelle, en laquelle nous plaçons tout notre crédit, et s’amusent à enfreindre en toute impunité la sacro-sainte règle du tiers exclu. C’est ainsi que tant de personnes bien intentionnées s’évertuent à appliquer un raisonnement soi-disant mathématique à ce qui relève de la morale ou du bon goût.

Il est certain que le point de vue de la continuité favorise le retour du même, la conservation des espèces et des formes. Il contribue cependant également à entretenir l’état de fusion originel, où l’esprit ne veut pas affronter l’émergence d’une identité supérieure, à l’aise au défilé des masques et politesses, instruite de son statut de libre interprète sur la scène mondaine.

On comprend ce que peut avoir d’horripilant une telle attitude bornée qui réduit les êtres à des acteurs prisonniers de leur rôle, qui disqualifie leur capacité légitime à s’en émanciper quand même ce serait pour en épouser un autre encore plus tyrannique. On compatit au spectacle du handicapé confirmé dans son stigmate par le regard des autres. On aimerait secouer le dépressif, calmer d’une gifle bien sentie l’hystérique désobligeant, chapitrer vertement l’abandonnique mal embouché, infliger au pervers des sévices dont il se souviendra. Ce serait, cela va sans dire, entrer de plain-pied dans le cercle vicieux qui les voue à l’enfermement dans un monde unidimensionnel et fataliste.

Aussi le jongleur, l’acrobate et le funambule reçoivent-ils nos plus fervents applaudissements, surtout depuis qu’une célèbre parabole nous conforte dans la conviction qu’ils le méritent, et à travers eux tous ceux qui savent faire fructifier leurs talents1. Il est ainsi plus facile d’accepter notre finitude, ce corset biologique qui nous paraît parfois si détestablement restrictif.

Que serait à nos yeux cette minuscule fourmi pensante, ce corpuscule d’humanité, fondu dans l’onde cosmique du continuum spatio-temporel, s’il n’impressionnait pas par sa faculté de rebondir en longueurs et en fréquences pour délivrer mille messages profonds ou divertissants. Un minimum de cohérence sera exigé, un fil conducteur vivement recommandé, quelque espèce de suite dans les idées, une référence, une mémoire. Mais, peu importe qu’il soit sérieux ou comique, pourvu que le discours ne prenne pas cet air pontifiant qui annonce la dictature, le dogme, la mort vivante.

1 La parabole des talents est un must de la pensée occidentale, où il paraît proprement scandaleux de ne pas s’épanouir sagement en célébrant les bienfaits de la croissance.